Pour comprendre Lyon, il faut lever les yeux. Si la colline de Fourvière, « celle qui prie », veille sur la ville avec sa basilique immaculée, sa voisine de l'Est a une tout autre vocation. La Croix-Rousse, c'est la « colline qui travaille ». Du plateau jusqu'au bas des pentes, ce quartier porte en lui l'ADN social et culturel de la cité rhodanienne. C'est ici que s'est forgée la réputation industrieuse de Lyon, mais aussi son esprit frondeur. Aujourd'hui prisée pour sa douceur de vivre, la Croix-Rousse n'a rien oublié de ses racines ouvrières.
L'âge d'or de la soierie lyonnaise
Si l'histoire de la soie à Lyon débute au XVIe siècle sous l'impulsion de François Ier, c'est véritablement au début du XIXe siècle que la Croix-Rousse devient le cœur battant de cette industrie. Les raisons de cette migration vers les hauteurs sont pragmatiques : l'air y est plus pur, et surtout, l'espace permet de construire de nouveaux immeubles adaptés aux contraintes techniques du tissage.
Les métiers à tisser de l'époque, notamment les métiers mécaniques inventés par le Lyonnais Joseph-Marie Jacquard (1752-1834), sont particulièrement hauts. Pour les accueillir, les immeubles de la Croix-Rousse sont conçus avec des hauteurs sous plafond vertigineuses, atteignant souvent quatre mètres. Les immenses fenêtres qui caractérisent encore aujourd'hui l'architecture du quartier ne sont pas là pour offrir une vue panoramique sur la ville, mais pour maximiser la lumière naturelle, indispensable au travail minutieux de la soie.
La colline de la Croix-Rousse, surplombant la Saône, a conservé son architecture dense et ses hauts immeubles conçus pour le tissage. © Palamède (Philippe Alès), CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons
Dans ces ateliers perchés, les artisans tisserands, appelés les canuts, s'activent au rythme des « bistanclaques », l'onomatopée lyonnaise désignant le bruit sec et régulier du métier à tisser. Le terme même de canut puiserait son origine dans la « cannette », ce petit tuyau de bois chargé de fil de soie qui traverse la chaîne de l'étoffe. En 1831, on compte environ 8 000 maîtres canuts (propriétaires de leurs métiers) et près de 30 000 compagnons travaillant sur la colline, faisant de la soierie l'activité qui fait vivre la moitié de la population lyonnaise.
1831 : Le cri de la colline
L'histoire de la Croix-Rousse bascule en novembre 1831. Frappés par la baisse de la demande et l'effondrement des prix payés par les « soyeux » (les négociants qui commandent les pièces), les canuts réclament l'instauration d'un tarif minimum pour garantir leur survie. Face au refus des fabricants, la colère gronde.
Le 21 novembre, les ouvriers descendent des pentes en rangs serrés. À leur tête, un drapeau noir flotte au vent, orné d'une devise qui marquera l'histoire sociale française :
« Vivre en travaillant ou mourir en combattant. »
Les affrontements avec la garde nationale sont violents. Fait exceptionnel pour l'époque, les insurgés prennent le contrôle de la ville, sans pour autant s'adonner au pillage. Il faudra l'intervention de 20 000 soldats envoyés par le roi Louis-Philippe, sous les ordres du maréchal Soult, pour reprendre le contrôle de Lyon début décembre. Le bilan est lourd : une centaine de morts du côté des insurgés, soixante-neuf côté forces de l'ordre.
En novembre 1831, les canuts descendent de la Croix-Rousse pour réclamer un tarif minimum, marquant la première grande révolte ouvrière. Gravure XIXe siècle, domaine public, Wikimedia Commons
Cette première révolte, suivie par celles de 1834 et 1848, fera de la Croix-Rousse le berceau des luttes ouvrières européennes. Les penseurs du XIXe siècle, de Proudhon à Karl Marx, scruteront avec attention ces événements fondateurs. La Croix-Rousse n'est pas seulement un quartier de Lyon : c'est un chapitre de l'histoire sociale mondiale.
Un labyrinthe vertical : traboules et escaliers
L'héritage des canuts ne se lit pas seulement dans les livres d'histoire, il se parcourt à pied. Les pentes de la Croix-Rousse, classées au patrimoine mondial de l'UNESCO (avec le Vieux Lyon), constituent un véritable labyrinthe urbain. Pour faciliter le transport des pièces de soie à l'abri des intempéries entre les ateliers du plateau et les négociants installés en bas de la colline, un réseau complexe de passages couverts s'est développé : les fameuses traboules.
Parmi elles, la Cour des Voraces (place Colbert, dans les pentes) est sans doute la plus spectaculaire. Son monumental escalier de façade à six étages en diagonale est un chef-d'œuvre de l'architecture canuse. Elle tire son nom d'une société secrète de canuts républicains et fut un point de ralliement stratégique lors des insurrections.
La Cour des Voraces et son spectaculaire escalier à six étages, symbole des traboules de la Croix-Rousse et repaire historique des insurgés. © Phinou, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons
Pour saisir la topographie unique du quartier, rien ne vaut l'ascension de la montée de la Grande-Côte. Cette artère abrupte relie la place des Terreaux au sommet du plateau. Jadis bordée d'ateliers et de cabarets populaires, elle offre aujourd'hui, au détour de ses replats aménagés en jardins, des points de vue saisissants sur la ville.
La gentrification douce d'un village urbain
La Croix-Rousse d'aujourd'hui a bien changé depuis l'époque des bistanclaques. Le bruit des métiers à tisser a laissé place au brouhaha des terrasses de cafés et au cliquetis des vélos. Le quartier a connu, particulièrement depuis les années 2000, une gentrification notable. Les anciens ateliers, baignés de lumière, ont été transformés en lofts prisés par une population plus aisée, souvent qualifiée de « bobo ».
Pourtant, la Croix-Rousse a su préserver son esprit de village et sa mixité. Le grand marché quotidien qui anime le boulevard (l'artère séparant historiquement le 1er arrondissement des pentes du 4e arrondissement du plateau) reste un lieu de brassage incontournable. Les petites boutiques de créateurs, les disquaires indépendants, les épiceries fines et les bistrots de quartier pullulent, fuyant la standardisation des grandes enseignes de la Presqu'île.
La place et le boulevard de la Croix-Rousse, véritable cœur battant du plateau où se tient le célèbre marché quotidien. © Olivier Aumage, CC BY-SA 2.0 FR, Wikimedia Commons
Il flotte toujours sur la colline un esprit alternatif, hérité de son passé frondeur. Que l'on s'arrête devant le Mur des Canuts (boulevard des Canuts), l'immense fresque en trompe-l'œil qui célèbre l'identité du quartier et revendique le titre de plus grand trompe-l'œil d'Europe, ou que l'on cherche la fraîcheur inattendue du Jardin Rosa Mir (rue du Jardin des Plantes), une folie architecturale tapissée de coquillages et de pierres, la Croix-Rousse exige de la curiosité.
Les Croix-Roussiens vous le diront avec un mélange de fierté et de chauvinisme local : on ne vit pas à Lyon, on vit à la Croix-Rousse. Et une fois qu'on a pris goût à l'air de la colline, on a effectivement beaucoup de mal à redescendre.